D’un bleu étourdissant

Voici une première micro-nouvelle, écrite dans le cadre d’un jeu et à lire en 3 minutes.
La règle? Très simple : écrire un texte comprenant dix mots obligatoires. Les voici: limace, outrecuidance, tourte, juxtaposition, ménagère, invoquer, étourdissant, demain, pouvoir, univers.

Voici donc ma participation : Bonne lecture! 🙂

Ficelée comme elle l’était, cette vieille tourte d’Angel tenait bon. J’allais devoir le cuisiner encore, mais je sentais que je n’allais pas pouvoir jouer très longtemps. Pas trop mon truc, de tabasser les copains.
— Ne l’abîme pas trop, mon gars. Dès fois qu’il nous clamse entre les mains.
Paolo ne voulait pas se salir. Le costard impeccable, la coupe nette et le menton rasé de frais, il avait l’outrecuidance du cadre propre sur lui. Mais fallait voir ses lèvres ! Rouges et épaisses, elles s’étiraient comme deux limaces au milieu de son visage. Une bouche de carpe, et vorace, avec ça.
— Dis-nous où t’as mis ce fric, Angel, je répète. Et on te fout la paix.
Angel nous défie, goguenard. Sa trogne est une juxtaposition de gnons de toutes les couleurs, un vrai tableau. Un artiste, je suis. Je lui balance une baffe, histoire de le réveiller.
— J’parlerai pas, il grogne.
Bon sang de bonsoir ! Je sens le flingue de Paolo dans mon dos. J’imagine son doigt qui caresse la gâchette. C’est moi qu’il va buter, si ça continue. J’invoque tous les dieux de l’enfer de me venir en aide. On n’aurait jamais dû s’associer avec lui dans cette affaire. Ça sentait le roussi dès le début, mais Angel était sûr de son coup. Maintenant c’est trop tard. On ne peut plus faire marche arrière.
Paolo toussote.
— Allez, Angel, je murmure. Parle. On s’en fout, de ce fric. Parle, qu’on se tire de là vite fait.
Angel dodeline du chef. Hier encore, on se prenait pour les rois de l’univers, et nous voilà coincés comme des rats dans le pire des trous. Pour ce qui est de demain, repassez plus tard.
Paolo s’approche :
— Dégages, imbécile.
Vlan. Un coup de crosse en pleine tête. Angel crache du sang.
— T’es dingue ou quoi ! je lui dis, au paolo. Tu veux le tuer ?
Il me jauge, il calcule. Mais moi je lis dans sa cervelle comme dans un livre ouvert. Ouais, je suis devin aussi, à mes heures. En une seconde j’ai pris ma décision : maintenant !
Le coup part sans crier gare. Le flingue valdingue trois mètres derrière. J’ai peut-être grandi dans le ruisseau, mais j’suis pas né de la dernière pluie. Paolo s’affale en avant. Un ou deux coups de bottes dans les côtes, histoire de bien l’assaisonner. Je vais ramasser le pétard. Trois balles dans le crâne, voilà qui fera son affaire.
Je me tourne vers Angel. Il marmonne :
— Putain mon vieux, j’ai cru qu’il allait jamais bouger.
— Moi aussi, vieux. Je suis désolé.
— La prochaine fois, c’est moi qui jouerai les gros bras.
— C’est de bonne guerre.
Je le détache avec précaution. Il est tellement amoché qu’il n’arrive pas à aligner deux pas. Je le porte comme un moutard. Allez, on se tire de là. On l’a eu, le salaud.
Dehors, le ciel est d’un bleu étourdissant. C’est dimanche, le marché bat son plein. Les ménagères se pressent pour acheter leur poisson. Avec tout le fric qu’on a gagné, on va pouvoir en bouffer, du poisson. De la carpe, même.
Quand même, la prochaine fois, on la jouera mollo.