Archives de catégorie : Mes lectures ❤

Semiosis, de Sue Burke

Traduit par Florence Bury, chez Albin Michel Imaginaire

« Reconnaissants de l’occasion qui nous est donnée de fonder une nouvelle société en pleine harmonie avec la nature, en scellant ce pacte, nous nous promettons confiance mutuelle et soutien. Nous serons confrontés à des épreuves, des dangers, voire à l’échec, mais nous rechercherons avec prudence et raison la joie, l’amour, la beauté, la communauté et la vie ».

C’est sur cette déclaration d’intention que s’ouvre Semiosis, roman de l’américaine Sue Burke traduit par Florence Bury chez Albin Michel Imaginaire.

Je dois dire que je l’attendais depuis longtemps, étant férue des récits d’aventure sur des planètes lointaines, façon Aldebaran en BD, par exemple. J’espérais aussi lire autre chose qu’une triste histoire de colonisation, mettant en œuvre pour la millième fois la déplorable stupidité humaine. Et je n’ai pas été déçue.

Semiosis est une grande fresque qui retrace l’histoire d’une colonie humaine sur une planète habitable, a priori hospitalière. Animés par une belle utopie, ces hommes et ces femmes sont prêts à affronter les épreuves que leur réserve ce nouvel environnement. Leur rêve : fonder une civilisation qui ne reproduira pas les erreurs qui ont mené la Terre au désastre. Mais l’atterrissage a entraîné de grosses pertes matérielles et humaines, et la priorité est d’abord de survivre.

Dans cette trame qui se déploie sur une centaine d’années, viennent s’enchâsser des histoires individuelles, chacune offrant une vision différente des choses. Les narrateurs et les narratrices se succèdent au fil des générations, affrontant, à leur échelle, les défis qui se présentent à eux. D’une manière assez subtile, on les voit infléchir l’évolution de cette civilisation naissante, par leurs intuitions, leurs idées, leur personnalité et leurs actes. Ces voix sont toutes différentes : certaines sont austères, d’autres légères et joyeuses, jeunes ou matures, sages ou généreuses.

J’ai pris beaucoup de plaisir à naviguer entre ces personnages, appréciant l’exercice, même si certains narrateurs m’ont plus touchés que d’autres, comme Higgins, le maître-fipp, à la fois infatué de sa personne et généreux, doué d’une intuition et d’une empathie qui fera de lui le défricheur de la communication avec l’autre.

L’autre, c’est d’abord Steveland, le bambou-arc-en-ciel. Car sur Pax, les plantes sont intelligentes, certaines plus que d’autres. Steveland est un arbre puissant, doué d’une capacité d’adaptation extraordinaire, mais tragiquement seul, comme on l’apprend au fil de l’histoire. Pour lui, les humains sont des animaux, et il est amusant de voir qu’il doute d’abord de leur intelligence. Peu à peu se développe entre Steve et la nouvelle cité humaine une véritable relation symbiotique, qu’il qualifie de « mutualisme » ou de « domestication » selon la manière dont son ego s’affirme.

Au passage, j’ai beaucoup apprécié la manière dont l’autrice présente le métabolisme du bambou-arc-en-ciel, une sorte d’extrapolation, finalement, de ce que l’on sait aujourd’hui sur les plantes. Il y a juste ce qu’il faut de bio et de chimie dans le récit pour se figurer comment il interagit sur son environnement et développe son intelligence, à travers ses fruits, ou ses racines à la fois fonctionnelles et mémorielles. Certains lecteurs pourront trouver ce vocabulaire abscons, mais moi ça m’a plu. Alors il est vrai toutefois que le fonctionnement sensitif, cognitif et émotionnel de Steveland reste calqué, finalement, sur un modèle anthropocentrique. Certes, il a des limitations et des caractéristiques propres, mais sa manière de penser, son rapport au temps, à son environnement, sont très proches de celles d’un être humain. Ce qui est beau, c’est que la relation avec ses « animaux » le fait grandir et évoluer, comme le montre par exemple cette « racine humoristique » qu’il fait pousser sur une suggestion de Lucille, l’une des narratrices que j’ai trouvé particulièrement attachante.

Steveland apprend, s’adapte, évolue, devient meilleur et cherche à ne pas reproduire les erreurs du passé. Il est comme un miroir de cette humanité qui cherche aussi à donner le meilleur d’elle-même, et se transforme aussi à son contact. Moi aussi, je rêve d’un un monde où les hommes et les femmes auraient pour aspiration principale de donner le meilleur d’eux-mêmes au service du bien commun.

Une autre rencontre survient par la suite, cette fois avec une espèce animale, ou insectoïde. Les « verriers », probablement venus eux aussi d’un autre monde, vont être l’occasion pour les « pacifistes » de faire face à leurs vieux démons. Ces derniers chapitres sont riches en émotion, et passionnants quant aux questions posées. Car comment développer une civilisation fraternelle et non violente, quand les germes de la peur, de la haine et de la violence se sont déjà glissés au sein de la communauté ? Est-il possible de contrer l’agressivité par la bienveillance, ou faut-il élaborer des stratégies de domination et de soumission détournées pour domestiquer son ennemi ? N’est-ce pas, aussi, une forme de violence ? Qu’est-ce qui fera la différence ?

À ces questions d’ordre, disons, philosophique, s’ajoute la dimension psychologique du récit. La communauté pacifique est comme un laboratoire, où tous les aspects de l’âme humaine se côtoient, en condensé. Tout cela est montré sans didactisme, avec une sorte de fausse simplicité qui soulève des questions à laquelle le récit propose des réponses ouvertes, tout en nuances.

Le titre du roman Semiosis, évoque l’art délicat de l’interprétation des signes. Steveland s’exprime visuellement, en faisant apparaître des signes à sa surface grâce à des chromoplastes. Les Verrier, l’autre race extraterrestre, s’expriment oralement par des claquements et des crissements difficiles à interpréter pour les humains, mais pas que : ils font aussi intervenir tout un langage d’odeurs, chaque molécule portant sa propre signification en fonction du contexte. L’aspect linguistique n’est peut-être pas plus développé que ça, d’ailleurs, j’ai un peu regretté que les premiers colons aient décidé de choisir l’anglais comme seule et unique langue commune, dans le but louable d’éviter les conflits internes. J’ai trouvé ça vraiment dommage, étant donné l’esprit du roman. L’anglais, bon. En 2065, d’abord, il n’est pas sûr que l’anglais soit toujours la langue dominante dans le monde. Ce sera peut-être le chinois, allez savoir. Et puis, étant donné que ces premiers explorateurs sont porteurs d’une utopie, pourquoi ne pas s’être attribué une langue nouvelle, ça aurait déjà été une utopie en soi, et on sait qu’il en existe, je pense par exemple à l’esperanto. Je suis sûre que les pacifistes auraient approuvé.

Mais cela n’a pas entaché mon plaisir, et pour moi, cette lecture est un coup de cœur. J’ai aimé cette science-fiction qui fait voyager, réfléchir, rire ou et (presque) pleurer (je ne dirai pas à quel moment de l’histoire, mais vous verrez), et qui surtout, surtout, propose une vision réaliste mais positive de ce que l’homme pourrait accomplir, si on avait la possibilité, un jour, de faire table rase des paradigmes sur lesquels se sont construites nos civilisations. Est-ce vraiment possible ? L’histoire le dira.

Black Dragon Juniors, de Michaël Nerjat (Présence Africaine)

Black Dragon Juniors, de Michaël Nerjat Présence Africaine

Roman d’inspiration autobiographique, Black Dragon Juniors nous emmène dans une cité sensible de Sartrouville, au début de l’été 1995. Michaël, jeune antillais qui vient de fêter ses 18 ans, prépare son BEP de comptabilité. Un jour où il est en train de jouer au basket, il voit apparaître une bande de lascars qui n’ont pas l’air d’avoir froid aux yeux. Fasciné, il n’a de cesse de retrouver leur chef afin de le convaincre de l’enrôler. Désormais, son rêve est d’intégrer les rangs de cette unité d’élite de guerriers urbains.

Entre épreuves initiatiques, apprentissage des techniques de combat et maniement des armes, Mickaël grandit et découvre les virées entre amis dans un Paris vibrant au son du rap. L’objectif des Black Dragons est de lutter contre les skins. Après un intermède en Guadeloupe où il passe un été torride et riche en aventures rocambolesques, Michaël connaîtra son baptême du feu quand les Tigres du Nord viennent leur chercher noise à la Défense, leur territoire.

Je ne me suis pas ennuyée une minute avec ce récit très vivant qui mêle fiction et réalité. L’action est au rendez-vous à chaque page, avec des scènes de bagarres ou de règlements de compte dignes d’un film noir à la Tarantino. Les personnages bien campés forment une galerie haute en couleur, et on plonge avec bonheur dans les sensations foisonnantes qu’évoque l’auteur lorsqu’il parle de la cuisine de sa mère ou des marchés de la Guadeloupe. Je me demande aussi comment va évoluer le jeune héros, qui se pose parfois la question des valeurs qu’il souhaite défendre au milieu de ce déchaînement de violence.

La réponse viendra peut-être dans la suite des aventures des Black Dragon Juniors. Il paraîtrait que Mickaël et sa bande de potes partiraient du côté de Haïti… Pour chasser du zombie ? Une chose est sûre : ça va secouer, et je la lirai avec plaisir.

Le monde inverti, de Christopher Priest (Folio SF)

Le monde inverti_C.Priest_Folio SF

Christopher Priest est considéré comme l’un des plus grands écrivains de SF de notre époque. Il a été consacré par de nombreux prix, dont le World Fantasy Award. Le monde inverti l’a imposé comme l’un des plus talentueux auteurs de SF britannique en 1974.

L’histoire est celle d’une ville qui se déplace en permanence sur des rails que l’on assemble et démonte au fur et à mesure de sa progression, dans un environnement vaguement hostile qui pourrait se situer sur une autre planète. On suit l’évolution d’Helward Mann, jeune homme qui rentre dans l’une des prestigieuses Guildes qui dirigent la cité. Son apprentissage passe non par les livres et la théorie, mais par l’expérience. Nous découvrons ainsi avec lui l’étrangeté de cette Terre où la surface au sol semble prendre la forme d’une hyperbole, à l’image de son astre solaire. Dans ce contexte, le mouvement de la ville vers l’ « optimum » est une question de survie.

J’ai eu un peu de mal à rentrer dans cette lecture, en partie parce que l’écriture très « factuelle » ne me faisait pas particulièrement vibrer, en partie parce que le personnage central de l’histoire ne m’inspirait pas grand-chose. Mais ce sentiment n’a pas duré : petit à petit, j’ai été happée par l’originalité de cet univers, et la curiosité m’a tenue en haleine jusqu’à la révélation sur cette inversion évoquée dans le titre. Le basculement final des points de vue crée une mise en abîme vertigineuse et nous amène à nous poser les éternelles questions : le monde est-il tel que nous le voyons, ou tel que l’on a appris qu’il devait être ? Où se situe la réalité, quand la vérité empirique des uns s’oppose diamétralement à celle des autres  ? Et si toutes nos certitudes s’écroulaient, pourrions-nous continuer à vivre ?

Quant à l’écriture, si elle m’avait semblé un peu froide de prime abord, j’ai fini par apprécier sa précision et la finesse avec laquelle sont suggérés les drames humains qui se jouent sous la surface des faits observables. Le destin et l’évolution d’Herlward ne m’ont pas à proprement parler bouleversée, mais j’ai été touchée.

En conclusion : une excellente lecture, qui m’a donné envie de découvrir d’autres œuvres de ce grand auteur de Science Fiction

Confessions d’une séancière, de Ketty Steward chez Mü Éditions

Confessions d’une séancière, K.Stewart

J’ai passé un très bon moment en compagnie de ce recueil de nouvelles signé Ketty Steward, qui puise dans sa culture afro-antillaise pour nous livrer ces contes fantastiques à la fois empreints de drôlerie et de poésie. Sous sa plume facétieuse, voilà que prend vie toute une galerie de personnages pleins d’humanité. Alors oui, l’autrice dénonce nos petits travers, elle observe nos cœurs sous la lentille parfois un peu cruelle de nos fuites et de nos évitements, et il y a quelque chose de la fable dans certaines de ces histoires. Mais jamais moralisatrice, ni cynique, toujours avec une forme d’affection et de bienveillance, même si le mauvais œil n’est jamais loin !

Pour moi qui connais assez peu les Antilles, cette lecture a aussi été un joli voyage dans un univers nouveau. Les contes sont ponctués de poèmes au graphisme joueur, et la dernière nouvelle, Tala ka vini, est écrite en créole. L’ensemble se clôt sur un petit lexique à l’intention des ignorants, comme moi. Oui, car savez-vous ce qu’est un Gadézafé, un Mako ou un Ababa ? Non ? Et savez-vous à quoi peut ressembler le déparlage d’une sorcière, ou quels crimes peut commettre un homme-bâton parrainé par un tchenbwazeur peu scrupuleux ? Hé bien, je ne peux que conseiller la lecture de cet ouvrage, aussi instructif qu’amusant, pour le découvrir. D’autant que l’écriture fluide, claire et dynamique nous emporte sans difficulté, et le livre avec sa jaquette soyeuse est un bel objet en soi. Bref, un vrai plaisir.

La Princesse super savante et la bataille d’énigmes, de Sabrina Inghilterra et Jules.

De Sabrina Inghilterra (texte) et Jules (dessins)

Sabrina Inghilterra et Jules – Belin Jeunesse

L’avis de Noémie , 9 ans, bientôt 10 :

J’ai bien aimé cet album, que je conseille aux enfants de 6 à 8 ans. C’est facile à lire, et il y a beaucoup d’images. J’aime beaucoup les dessins de roses. L’histoire est amusante et j’ai bien aimé le duel des énigmes, surtout quand le prince arrogant pose sa question.

La princesse super savante pèse 38 kg, comme moi ! Elle s’intéresse à tout, elle aime les mathématiques, les sciences et la lecture. C’est une princesse plutôt moderne, elle est rigolote. Mais ce qu’on apprend dans l’histoire, c’est que ça ne sert à rien d’être très intelligente si on n’a pas de rapports aux autres. Mon moment préféré, c’est quand elle se met à pleurer parce qu’elle n’a pas su comment répondre.

Au fait, j’ai réussi à résoudre presque toutes les énigmes !

L’avis de la maman :

Une chouette histoire, bourrée d’idées rigolotes, avec un message sympa. Le personnage de la princesse super savante m’a bien plu, en ce qu’il tord bien le cou à pas mal de clichés sur les petites filles (même princesses). L’album est de belle facture et cela peut aussi faire un joli cadeau.

Le Géant enfoui, de Kazuo Ishiguro

 

Ce roman est ma première lecture de Kazuo Ishiguro, prix Nobel de littérature 2017. J’avais vu l’adaptation cinématographique des « Vestiges du jour » à sa sortie dans les salles, et je m’attendais retrouver une ambiance relativement similaire. Que nenni !

Dans un pays de bruyère balayé par le souffle de la dragonne Querig, Axl et Béatrice entreprennent un long voyage qui doit les mener au village où vit leur fils bien-aimé. La région a été pacifiée après une ultime guerre opposant Saxons et Bretons, au prix d’un bain de sang terrible perpétré par les armées du roi Arthur. La mémoire de ces crimes s’est cependant évanouie dans la brume d’oubli qui plane sur les esprits et les lieux, tout comme s’estompent les souvenirs chéris du vieux couple.

La vengeance couve dans ce monde tissé de mythologie et de magie. De vieilles femmes vêtues de hardes noires hantent la lande désolée et des elfes enchantent les voyageurs perdus sur les berges de la rivière. Wistan, guerrier saxon envoyé par son roi, poursuit une mystérieuse mission. Les moines d’un monastère isolé nourrissent de sombres desseins….

L’écriture est belle, évoquant avec force mais aussi beaucoup de délicatesse les enjeux de ce voyage fantasmagorique. Tout est suggéré, et c’est sans doute ce qui donne à l’histoire tout son impact émotionnel. Il faut dire aussi que l’auteur nous transporte avec une grande maîtrise jusqu’au point culminant de la quête d’Axl et Béatrice, et la fin est de celles qui résonnent longtemps en nous après qu’on ait refermé le livre.

J’ai lu Le Géant enfoui, de Kazuo Ishiguro, dans sa version des Éditions des deux terres. On le trouve maintenant en Folio Poche, chez Gallimard, avec une autre couverture, tout aussi belle et sans doute plus fidèle à l’esprit du roman.

 

Étoiles sans issue, de Laurent Genefort

Deuxième roman de la collection de space opera dirigée par Stéphanie Nicot chez Scrineo, Etoile sans issue est aussi le soixantième (voire plus ? ) de l’auteur. Lorsque j’étais passée à la dédicace sur Paris à l’occasion de sa sortie, Laurent Genefort m’avait parlé d’une scène de bataille spatiale qui avait presque, à elle seule, motivé l’écriture de tout le roman.

Alors pour résumer, voilà un space op qui se lit d’une traite, et qui conjugue avec habileté tout ce que j’aime dans ce genre : de l’aventure, du voyage spatial, des planètes, des enjeux géopolitiques, avec aussi des personnages qui ne sont pas en carton-pâte et un peu de cette dimension réflexive sans quoi je trouve que le tout ne serait pas complet.

L’histoire est celle de Palestel, jeune homme tout ce qu’il y a d’ordinaire, qui se trouve pris en tenaille d’intrigues politiques qui le dépassent complètement, mais avec lequel il va devoir composer. Le moteur de l’histoire est donc cette fuite en avant dans un monde, le Compas, constitué de quelques planètes dominées par une seule dynastie régnante, en proie à des luttes intestines. D’un côté, les partisans de Bosmor, le Prime Garant qui vient d’être victime d’un attentat et dont la vie est suspendue à un fil. De l’autre, son fils Azat et sa folie religieuse qui lui font entreprendre une croisade à l’échelle cosmique, avec pour objectif la transformation radicale de la biosphère des mondes du Compas afin de les rendre semblables au « Berceau ». Azat, dont le bras droit guerrier n’est rien d’autre que son ancienne maîtresse Belake, clone entièrement fabriqué à l’image de ses désirs et devenue une déesse guerrière sans pitié…

Sur cette dynamique simple mais efficace, Laurent Genefort brode, construit, texture un univers complet qui s’insère lui-même dans la vaste toile tissée par les Vangk, mystérieux êtres qui ont légué à l’humanité des « portes » leur permettant de voyager instantanément d’un point à l’autre de l’univers, et que l’on voit apparaître dans d’autres mondes développés de l’auteur.

L’une des particularités de ce roman est aussi son personnage central. Palestel n’a rien d’un héros. Chez lui, pas d’aspiration élevée, pas de rêve de grandeur, pas de compétence ou de don hors du commun, c’est le hasard seul qui le place dans cette situation et son objectif n’est pas de sauver le monde, mais sa peau. Trivial ? Peut-être, mais à mon avis, c’est ce qui en fait un personnage hors des clichés que l’on rencontre ordinairement dans ce type de fiction, et le rend, finalement, proche de nous.

J’ai aussi particulièrement aimé l’écriture, nerveuse et concise, et le réalisme qui transpire à travers tous les décors, toutes les scènes, et jusque dans la psychologie des personnages et les relations qu’ils entretiennent entre deux.  Le vocabulaire technique et scientifique est dosé juste comme il faut à mon goût, avec un mélange de technologies qui nous sont proches, et des inventions qui nous projettent aussi bien dans la pure (science) fiction – comme ces dragons de combat fidèles à la caste régnante, ou ces armes prévues pour fonctionner spécifiquement en impesanteur. Les scènes d’action sont traitées selon le même principe, ce qui nous amène donc à cette fameuse bataille spatiale, point d’orgue de l’action, et dont le traitement est effectivement loin des effets spéciaux à la Star Wars (j’ai adoré).

En bref et en conclusion, j’ai découvert avec Etoiles sans issues une autre facette de l’écriture de Laurent Genefort, et je referme le livre à la fois admirative et repue. Promesse tenue, mon capitaine!

Journal de nuit, de Jack Womack, chez Folio SF

Lola Hart est une jeune adolescente New Yorkaise qui vit dans les beaux quartiers, non loin de Park Avenue. Pour ses douze ans, elle reçoit un journal intime, qu’elle prénomme Anne – et l’on pense tout de suite au journal d’Anne Frank, une lecture qui m’a d’ailleurs beaucoup marquée lorsque j’avais, justement, à peu près leur âge.

Tout paraît normal, dans la vie de Lola. Elle fréquente une école privée huppée, ses parents viennent de renvoyer la bonne, ce qui a libéré une pièce et ne l’oblige plus à partager sa chambre avec sa petite sœur. Ses préoccupations sont celles d’une jeune fille de son âge.

Et puis… petit à petit, la réalité s’invite dans cet univers surprotégé. Son père, scénariste, n’a plus de contrat. Sa mère, professeur d’anglais, perd son travail. Très vite, c’est la dégringolade, et la famille se voit contrainte de déménager aux portes de Harlem. Lola doit s’adapter, se faire de nouvelles amies… Amitiés très vives, qui marquent aussi son éveil à l’amour. Et à l’ostracisme social qu’ elle subit désormais dans son école s’ajoute celui, insidieux, de l’homophobie.

L’histoire pourrait être celle, ordinaire, de la chute d’une famille et de la manière dont elle s’adapte à ses nouvelles conditions de vie. Et en un sens, ça l’est, sauf que l’Amérique où Lola grandit n’est pas tout à fait celle que nous connaissons. Par petites touches, elle nous raconte à sa façon un monde où la normalité côtoie la pire violence, et l’on devine peu à peu un pays en crise, un pays qui, en réalité, est en train de sombrer dans la guerre civile. En choisissant de nous le montrer à travers l’expérience de sa jeune héroïne, Jack Womack réussit à nous rendre la situation terriblement proche… intime, pour tout dire. L’effet est glaçant.

Vous l’aurez compris, cette lecture m’a prise aux tripes. Je rangerais bien ce livre aux côtés d’un autre roman qui m’a tout autant bouleversée, je pense à « La Route », de Cormac Mc Carthy (ce dernier met en scène un père et un fils qui tentent de survivre dans une Amérique post-apocalyptique).

Paru au début des années 90, Journal de nuit est une dystopie qui donne corps à des frayeurs très actuelles. Il ne laissera personne indifférent.

Vestiges, de Laurence Suhner, aux éditions l’Atalante

Vestiges est le premier tome de la trilogie Quantika, et cela faisait un moment que je lorgnais du côté de ce roman. Il se trouve que l’auteur était en dédicace aux Utopiales 2016 à Nantes, c’était l’occasion de découvrir son univers !

Et, et, et…. Je l’avoue, oui, j’ai ADORÉ !

Vestiges_Roman L.Suhner

Alors de quoi ça parle ? Gemma est une planète de glace, en cours de colonisation. La richesse de son sous-sol attire les industries en manque de ressources, sa faune microbiologique et ses spécificités géologiques en font un terrain d’étude passionnant pour les scientifiques. D’ailleurs, Gemma a une particularité, et pas des moindres : elle a été visitée il y a douze mille ans par une civilisation extra-terrestre qui a laissé derrière elle un mystérieux et impénétrable artefact en orbite. Cette ombre inquiétante alimente les fantasmes et les peurs des colons, et sans doute leur présence constitue-t-elle un frein à une implantation massive de l’homme. Sans compter que depuis dix ans, d’étranges et terrifiants événements se produisent à la surface, en un point baptisé « point de collapsus », où des distorsions spatio-temporelles inexpliquées détruisent convois et installations humaines.

Le professeur Stanislas, physicien, étudie ces phénomènes. Retranché dans une ancienne station climatologique avec une poignée de collègues, il n’a de cesse de percer le secret de ces paradoxes. Les hypothèses vont bon train, toutes plus farfelues les unes que les autres. S’agit-il d’une sorte de machine qui détraquerait la réalité ? Sa fille Kya, à peine sortie de l’adolescence, supporte mal le manque d’attention de ce père qui a la tête dans ses calculs plus qu’il ne l’écoute. Son besoin de liberté la pousse à rejoindre les Enfants de Gemma, une bande de guérilleros qui luttent pour la libération de leur planète. Tout se précipite lorsqu’une équipe de scientifiques dirigée par Ambre Pasquier débarque en bordure du glacier. Leur objectif : mettre à jour de très anciens vestiges enfouis dans les profondeurs de Gemma. Vestiges qui, curieusement, se trouvent pile dans l’axe du point de Collapsus. Comment Ambre Pasquier a-t-elle su où orienter ses fouilles est encore une énigme, car elle n’a confié à personne ces rêves qui la hantent, où une voix la guide à travers ces portiques assombris jusqu’à une porte, l’enjoignant à danser au rythme de ses pulsations. Les spécialistes qui l’entourent ne se doutent pas qu’ils sont en train d’ouvrir la boîte de Pandore…

Cela faisait longtemps que je n’avais pas été aussi captivée par une lecture. Si vous voulez vous faire une petite idée de ce magnifique planet opera, jetez d’abord un coup d’œil à la couverture, absolument somptueuse. Voyage, quête d’absolu et exploration sont au rendez-vous, mais dans une langue et avec des personnages modernes, qui pourront même paraître familiers. L’impression de réalité est jouissive, pour un peu, on s’y croirait. Le background scientifique est solide, très documenté, savoureux, mais comme de juste lorsqu’il s’agit de rencontre avec le troisième type, la dimension philosophique, voire mystique, est tout aussi prégnante. En résumé, tout est bon, dans Vestige ! On y trouve le plaisir tout simple de tourner les pages avec avidité pour connaître la suite de chaque chapitre, le plaisir du rêve et du voyage, de la plongée dans l’imaginaire, le plaisir de s’attacher à des personnages, de se laisser guider par leurs passions, leurs réflexions ou leurs aventures, le tout servi avec une narration et un style à la fois efficace et imagé.

La petite frustration, c’est que le tome 1 s’achève sur un suspense. La bonne nouvelle, en ce qui me concerne, c’est que les tomes 2 et 3 sont déjà parus!

En attendant, si vous êtes curieux ou si comme moi, vous avez envie de prolonger encore votre visite de cet univers, il est possible de découvrir plus de facettes du monde de Quantika sur le site de l’auteur http://www.quantika-sf.com

Planète géante, l’intégrale, chez Le Bélial

Planète géante, l'intégrale

Jack Vance est un grand monsieur de la SF qui aimait bourlinguer et rien que cela, en dehors de toute considération littéraire, me le rend éminemment sympathique.

« Big Planet » est une œuvre phare dans le genre du Planet Opera. Publié une première fois en 1951, il fut réédité par la suite, dans des versions nettoyées de toute trace de sexe, violence ou immoralité afin de satisfaire aux bonnes mœurs du lectorat de l’époque. Heureusement, ici, point de censure ! Avec cette intégrale, Le Bélial nous offre une version définitive et complète, certainement plus à même de plaire au lecteur adulte. (Soit dit en passant, pour ce qui est de la violence, nous sommes très loin de ce qui se fait de nos jours dans les divertissements vidéoludiques ou télévisuels.)

Bref, tant mieux, car une chose est sûre, ce classique qui n’a pas pris une ride ! Pourtant, je l’avoue, j’étais plutôt sceptique de prime abord, surtout lorsque j’ai vu que l’intrigue prendrait la forme d’une quête somme toute assez linéaire. Comme quoi même le plus éprouvé des canevas, s’il est utilisé avec brio, peut donner un résultat étonnant.

Le livre regroupe donc deux romans, « Planète géante » et « Les Balladins de la planète géante ». Si vous aimez la science-fiction qui fait voyager dans des mondes exotiques et sauvages, vous serez comblés.

En plus du dépaysement, deux choses aussi m’ont charmée : le ton, avec cette pointe d’humour vraiment délicieuse qui a l’air d’être la griffe de l’auteur ; et le fait que ces histoires n’ont pas de prétention moraliste, quoiqu’elles ne soient pas exemptes de nombreux clins d’œil soulignant nos petits travers bien humains.

Dans le premier roman, nous suivons donc les aventures d’un émissaire de la Terre qui doit diriger une commission d’enquête sur la Planète Géante. En effet, celle-ci est bien trop éloignée de la planète mère pour rentrer dans le champ de sa juridiction. Sur ce monde, l’étrange et le bizarre côtoient le meurtre, la torture et le cannibalisme. Le vaisseau qui transporte l’aventureux émissaire s’abîme sur des terres très éloignées de l’enclave terrienne où il devait se rendre. Regroupant les survivants de l’attentat, noter héros décide de rejoindre cette zone de sécurité, mais pour cela, il lui faut traverser à ses risques et périls 65 000 km de terres et de mers quasi inconnues. Son voyage lui réserve bien des surprises.

Mais au fait, qu’est-ce que cette drôle de planète ? Selon le « Guide des planètes habitées », il s’agit du plus proche satellite de l’étoile jaune Phèdre. L’une de ses caractéristiques, outre sa taille phénoménale, c’est sa pauvreté en métal. Ceci entraînant cela, aucune civilisation technologique ne s’y est réellement développée. Les armes y sont de facture quasi médiévale, et si l’on y trouve des pistolets ioniques ou thermiques, ils sont importés de l’extérieur au prix d’un trafic peu recommandable. La venue d’une commission d’enquête pourrait d’ailleurs en gêner certains.

Ce qui fait aussi de cette planète le lieu de toutes les aventures, ce sont ses habitants. Colonisée par des groupes fuyant les contraintes des lois terriennes et résolus à vivre selon leurs propres principes et croyances, elle a jadis accueilli tous les dissidents, anarchistes, déviants et marginaux de toute engeance. Leurs descendants ont formé des communautés isolées dont on découvre les particularités au fil de cette quête.

Dans le deuxième roman, nous suivons les tribulations d’Apollon Zamp, un directeur de bateau-théâtre qui va tenter de gagner le concours dramatique le plus prisé de la Planète Géante. Son parcours est évidemment semé d’embûches, et on se demande bien comment, après tant de mésaventures, il va réussir à atteindre le lointain royaume de Mornune.

Les situations cocasses s’enchaînent de manière théâtrale, allusions et jeux de mots se glissent avec facétie dans l’histoire. L’humour est léger, saupoudré avec malice, un vrai régal.

Au fur et à mesure qu’il s’enlise dans son projet, l’enjeu, pour Apollon Zamp, devient double : séduire la glaciale Demoiselle Blanche-Aster, et réussir à revisiter un grand classique de la Terre antique, MacBeth, alors que son rival veut lui imposer une vision austère et traditionaliste de l’Art. Divertissement d’un côté, tragédie de l’autre… Malgré tout, il se pourrait bien que leurs conceptions a priori inconciliables finissent par se compléter, mais nous ne le saurons qu’à la fin.

En attendant, j’ai passé un excellent moment de lecture.

Petite note rajoutée ultérieurement:

Le seul bémol, et qui se confirme à la lecture d’une autre compilation de l’auteur (Les chroniques de Durdane ), est le rôle attribué aux personnages féminins dans ses histoires. Soit elles sont objet du désir et font preuve d’une duplicité ambigüe, soit elles se cantonnent au rôle de potiche (secrétaire, par exemple), soit elles sont écervelées; parfois elles jouent un rôle positif quoique secondaire, en tant que mère ou amante…. N’ayant pas lu toute l’œuvre de Jack Vance, je ne généraliserai pas, mais enfin… J’avoue qu’à la longue, ce sexisme réitéré devient lassant, et tiédit sérieusement mon envie de découvrir ses autres romans.